- Quoi, tu n'es pas encore prête?
- Si, si, papa, j'arrive.
- Dépêche-toi, j'attends dehors près du muret.
- Okay, je suis là dans deux minutes.
Cassie attrapa un sac à bandoulière et se hâta de rejoindre son père. Alors qu'elle allait franchir le seuil de la porte, sa mère l'interpela pour lui demander de rapporter quelques petites choses de la ville, indiquées sur une longue liste dont Cassie renonça à faire l'inventaire. Elle savait d'avance qu'il y avait là bien trop de choses à rapporter et que de toute façon, ils ne trouveraient pas tout. Il n'y avait pas lieu de discuter de toute manière.
Cassie sortit par la porte qui donnait sur le jardin et suivit le petit sentier tracé à l'aide de dalles le long de la maison pour finalement rejoindre son père, appuyé sur le muret qui longeait la route. Il ne l'avait pas encore remarquée. Elle ralentit et profita de ce court instant pour l'observer. Pour une fois qu'il n'était pas derrière son journal ou de l'autre côté du jardin en train de faire des projets pour l'année prochaine...
M. Edwood était grand, mince et avait les joues creuses. Son front attestait des nombreux soucis qu'il avait eu à affronter durant ses dernières années, tant on pouvait y voir de rides profondes. Ses yeux étaient bleu-gris et ses cheveux se parsemaient de si nombreux cheveux blancs que l'on pouvait à peine deviner leur ancienne couleur brun-foncé. Cassie savait que nombre de ces cheveux blancs étaient là à cause des tracas qu'elle lui avait occasionnés ces derniers temps, et elle s'en voulait un peu pour ça. Mais à présent que pouvait-elle y faire?
Cassie rejoignit son père et ils se mirent en route sans dire un mot. Les sentiers de terre battue qui tenaient lieu de routes dans cette campagne déserte du Hampshire parsemaient de poussière leurs chaussures et le bas de leurs vêtements. Il n'avait pas plu depuis au moins deux semaines, et dans les champs autour d'eux se creusaient de profonds sillons, comme si la terre montrait au voyageur insouciant ses blessures béantes. Il faisait chaud, trop même par moment, à en croire les dires de ses parents. Ils réclamaient tous deux un peu de vent frais, de la pluie même. Mais Cassie ne s'inquiétait pas pour cela car à ses yeux, le soleil était la dernière chose qu'elle eut voulu voir disparaître derrière un nuage. Sa présence lui était devenue indispensable, tant elle appréciait les bienfaits qu'il lui apportait. Certes, elle aimait la nature, les fleurs et les arbres, et cela la peinait de voir que certaines de ses fleurs préférées se desséchaient sous cette chaleur intense. Mais elle était certaine que la pluie reviendrait bien assez tôt et que, de toute manière, il était inutile de souhaiter qu'elle revienne trop vite car cela n'aurait d'autre impact que celui de faire se rendre compte que l'homme n'a aucun droit sur la nature. Elle est maître d'elle-même.
- Dis-moi, Cassie, commença son père d'un ton mal assuré, tu... tu n'aurais pas quelque chose à me dire?
- Quelque chose à te dire? Comment ça?
- Je ne sais pas... Quelque chose comme « comment tu vas ».
- Je vais bien, je te remercie.
- Tu es sûre?
- Oui je suis sûre, mais pourquoi cette question?
Que voulait-il dire? Avait-il remarqué qu'elle se relevait la nuit pour voir la lune? Elle pensait pourtant avoir été assez discrète pour éviter de se faire repérer...
- Eh bien... Ta mère et moi, nous avons remarqué que ton comportement avait changé dernièrement. Tu restes très souvent seule dans ton coin, tu ne nous parles plus comme avant...
- Avant quoi, papa?
- Eh bien, comme quand tu étais encore à l'école...
- Je n'avais pas remarqué...
Cassie se tut un instant. Que répondre? Oui elle avait changé, mais que lui dire?
- En fait, tu sais, commença-t-elle, je me demande ce que je vais faire l'année prochaine, pour arriver à quoi, ce que je vais faire de ma vie, tout ça... Et je vois que nous sommes déjà en Août et que je n'ai pas de véritable réponse à apporter à mes interrogations.
C'était, pensait-elle, la meilleure réponse qu'elle pouvait lui donner. Après tout, c'était en partie vrai.
- Oui, cela aussi ça nous tracasse, ta mère et moi. A ce sujet, on se disait que, peut-être, tu pourrais commencer par quelque chose qui ne te ferme pas de portes et qui te permette de changer encore de chemin si tu trouves ce que tu veux vraiment faire de ta vie.
- Oui, je le pense aussi.
- Et tu as une idée plus précise?
- Non.
Il y eu un autre silence de quelques minutes.
Ce genre de réponse devrait lui permettre de garder son secret encore un certain temps. Bien entendu, il faudrait qu'elle trouve un jour une réponse afin de ne pas laisser croire que son avenir et ses études lui étaient égales. Même s'il y avait un peu de cela.
Le paysage commença à changer. Parmi les vastes étendues de champs devant eux émergea le sommet d'une église. Puis vinrent s'ajouter des toits, puis des murs et des bruits: les bruits d'une petite ville qui a perdu l'appellation de village par on ne sait quel moyen. Cassie montra la liste de course que sa mère avait faite. Au regard que porta son père sur les deux pages d'ingrédients et d'objets en tout genre, Cassie compris qu'elle ne s'était pas trompée en pensant qu'ils auraient du mal pour le retour. Elle fut chargée de rechercher la première page de la liste et son père se chargerait de la seconde. Ils se séparèrent une fois arrivés sur la place du marché.
Cassie se dirigea vers l'église pour prendre la ruelle qui la longeait. C'était un léger raccourcis vers la boucherie où, semblait-il, sa mère désirait faire des réserves en vue d'une guerre imminente.
- Mais qu'est-ce qu'on va bien pouvoir faire avec 15 Kg de b½uf? S'indignait Cassie. On va en avoir jusqu'à l'année prochaine! continua-t-elle en parcourant la liste des achats à effectuer à la boucherie.
Quinze minutes plus tard elle en sortait avec un paquet si énorme que le boucher s'était étonné qu'elle soit seule pour le porter. « Mon père m'attend plus loin », l'avait-elle assuré. Et puis je ne suis pas une crevette, pensait-elle, je suis tout à fait capable de porter ce truc.
Il lui fallait encore se procurer un nouveau manche à brosse, des légumes en tout genre (sa mère avait toujours eu peur d'en mettre trop peu dans sa cuisine et de tomber à court. Une alimentation équilibrée, c'est très important! » clamait-elle à qui voulait l'entendre), et puis aussi passer prendre la robe que sa mère avait fait mettre de côté au magasin de prêt-à-porter. Cela lui prit la matinée, et lorsqu'elle eu rassemblé tout ce qu'il lui fallait emporter, elle se dirigea vers la place du marché où elle et son père s'étaient donnés rendez-vous.
- S'il a trouvé l'équivalent de ce que moi j'ai rassemblé, on va s'amuser pour rentrer à la maison! dit-elle tout haut.
- Je n'en ai pas trouvé tant, répondit son père qu'elle n'avait pas vu s'approcher.
Cassie fit un bond qui eu pour effet de lui faire renverser une partie de ses paquets. Son père les ramassa bien vite avant que des passants ne les piétinent.
Mais où étaient ses paquets, à lui, se demanda Cassie. Il n'avait strictement rien!
- Où sont ... commença-t-elle, mais elle fut tout de suite interrompue par son père qui lui répondit qu'il n'avait rien trouvé de ce qui était indiqué sur la liste.
- Et c'était quoi la course que tu avais à faire?
- Oh, rien du tout, une broutille.
Il refusa d'en dire plus. Après tout, elle s'en fichait, du moment qu'il ne la laisse pas porter tout toute seule...
En rentrant à la maison, qu'ils trouvèrent vide, Cassie se dépêcha de déposer tous les paquets dans la cuisine et de monter dans sa chambre avant qu'il prenne à son père l'envie de lui demander un autre service du même genre que ce qu'ils venaient de faire. Apparemment, sa mère était partie dans le fond du jardin, du côté du potager. Il allait bientôt être midi et demi, mais l'on ne dînait jamais avant 13h dans cette maison. Cassie avait donc un peu de temps devant elle pour refaire un essai... Juste un, avant d'être appelée.
- Cassie, descends, s'il te plait, je voudrais te parler, dit son père.
- Maintenant? s'étonna-t-elle.
- Oui maintenant, pas l'année prochaine!
- J'arrive.
Elle redescendit les marches d'un pas lourd et entra dans le salon où son père l'attendait.
- Assieds-toi, s'il te plait.
Elle prit un fauteuil situé juste en face de son père et attendit qu'il lui dise ce qui semblait le tracasser. « Qu'est-ce que c'est encore, cette fois? » se demandait-elle, agacée de ne pouvoir être tranquille après avoir fait ce qu'on attendait d'elle. Elle patienta, mais son père ne dit rien. Il semblait chercher ses mots sans succès. « Il y a un dictionnaire dans le tiroir derrière-toi » pensa-t-elle. « Sers-t-en! ».
- Je... je pense que tu es en droit de savoir que nous avons eu une discussion à ton sujet, la nuit dernière. Avec ta mère, nous pensons que.. peut-être, il est temps pour toi de... d'apprendre à te débrouiller seule.
- Comment ça? demanda Cassie.
- Eh bien... tu sais, ici, tu as toujours eu la vie facile, nous ne t'imposons pas grand-chose et tout t'arrive directement dans les mains, tu ne dois jamais faire d'effort pour rien.
- Pardon?! s'indigna-t-elle. Je ne pense pas être à ce point passive et incapable!
- Peut-être nous trompons-nous, Cassie, et je le voudrais bien, crois-moi. Mais le fait est que nous pensons que c'est peut-être à cause de ça que tu ne t'es pas encore décidée. Tu sais, je crois vraiment que... enfin... quoi que tu décides de faire l'année prochaine, je pense qu'une certaine séparation s'impose, afin que tu puisses grandir vraiment, prendre tes responsabilités,... Tu sais, ce genre de choses...
Cassie resta muette un instant. En résumé, ils la mettaient dehors, ou quoi?
Elle ne su que répondre. Soudain ce fut elle qui aurait bien eu besoin du dictionnaire...
- Papa... commença-t-elle. Je suis désolée si je t'ai déçu par mon attitude, mais tu sais, je peux changer! Je peux faire plus d'effort pour vous contenter maman et toi, je peux...
- Non, Cassie, tu ne comprends pas. Il ne s'agit pas de te mettre à la porte de chez nous, loin de là, tu seras toujours la bienvenue. Il s'agit juste de te permettre de prendre ton indépendance, rien de plus. Tu sais, tu pourrais travailler et louer un studio en ville, près de là où tu choisiras de faire tes études, ou être en internat, ou que sais-je. Tu comprends?
- Je...
Elle n'était pas sûre de comprendre. Oui, elle comprenait chacun des mots de la phrase, son problème n'était pas d'ordre lexical, mais plutôt qu'elle se rendait compte que le programme qu'avaient établi ses parents allait être difficile à suivre, car ils avaient un peu raison. Elle n'avait jamais dû faire d'efforts particuliers. Mais c'était si subit! Elle leur en voulait de ne pas lui avoir fait part de ces remarques plus tôt afin qu'elle eut pu changer quelque chose, ou apprendre à se débrouiller sur certains points.
- Oui, je comprends, dit-elle finalement. Comme vous voudrez.
- C'est bien, ma chérie, je savais que tu étais bien assez grande pour comprendre et pour qu'on puisse te parler comme à une adulte.
- Je suis adulte, papa.
- Non, rectification: tu es majeure, nuance.
- C'est pareil, c'est le même tarif au cinéma, trancha-t-elle.
Son père sourit légèrement.
- A présent, dit-il, ta mission c'est de trouver où tu vas aller. Je ne t'impose pas de restrictions ni de limites dans ton choix, il est bien trop important pour cela. Mais je te demande de te pencher sur la question très sérieusement, et de me donner une réponse définitive la semaine prochaine, même jour même heure. Il ne nous reste pas tellement de temps si tu dois te trouver une place en internat ou choisir de louer un studio.
- Entendu.
Elle n'avait pas vraiment le choix, non plus.
Cassie remonta dans sa chambre. Elle ferma la porte derrière elle, la verrouilla, et couru s'asseoir sur son appui de fenêtre. Le soleil ne l'éclairait plus que faiblement car il était déjà très haut dans le ciel mais au dessus de la maison. Tant pis, cela restait son emplacement préféré. Elle appuya le visage contre la vitre, et ferma les yeux.
Mais qu'allait-elle bien pouvoir faire?
Elle avait toujours eu l'impression que ce monde n'était pas fait pour elle, qu'elle n'y aurait jamais sa place. Elle n'était pas comme tout le monde. Elle vivait ailleurs, rêvant qu'un jour, elle trouverait des réponses à ses questions. Elle attendait que sa vraie place se présente à elle. Elle ne se voyait pas devenir boulangère ou teneuse de bar, ni institutrice ou comptable. Tous ces métiers n'étaient pas faits pour elle, elle le sentait. Pourtant il lui faudrait bien en choisir un...
Elle ne savait pas qu'à plusieurs dizaines de kilomètres de là, quelqu'un pensait à son avenir à sa place. Quelqu'un qui ne l'avait encore jamais rencontrée mais qui savait en quoi elle était unique.
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Z'avez vu? Je me suis surpassée!
ça c'est un long chapitre hein? :-p
Mais l'inspiration était avec moi, alors ^^'
J'espère que ça vous a plu...
La suite très bientôt :)
Enfin....
Si vous la demandez ;-)
Biz à vous tous, et encore merci :)
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